DU LIVRE À L’ŒUVRE: Ovide — Les Métamorphoses, Livres X et XI

 

DU LIVRE À L’ŒUVRE

Ovide — Les Métamorphoses, Livres X et XI


Orphée : quand le chant défie la mort

Bienvenue dans une nouvelle capsule de « Du Livre à l’Œuvre », votre rendez-vous consacré aux grandes œuvres qui ont traversé les siècles et continuent de nous interroger.

Après avoir exploré la descente d’Orphée aux Enfers dans le Livre X, nous poursuivons aujourd’hui son histoire jusqu’au Livre XI. Car chez Ovide, la perte d’Eurydice n’est pas la fin de l’histoire : elle transforme Orphée. L’amoureux devient poète du deuil, le poète devient une voix capable de charmer les êtres et la nature, avant que cette même voix ne soit finalement réduite au silence.

I. LIVRE X : LA DESCENTE À LA CATABASE


1. Un mariage placé sous de mauvais présages

Orphée, fils de la Muse Calliope selon la tradition reprise par Ovide, aime profondément Eurydice.

Mais leur mariage commence sous de funestes présages. Hyménée, divinité associée au mariage, ne semble pas apporter les signes habituels du bonheur nuptial. Sa torche ne produit pas une flamme joyeuse ; elle fume et annonce déjà symboliquement la catastrophe.

Le malheur ne tarde pas.

Alors qu’Eurydice se promène avec les Naïades, elle est mordue à la cheville par un serpent venimeux. Elle meurt.

Ainsi commence le véritable drame d’Orphée.

Son amour vient à peine de naître dans la vie conjugale qu’il est déjà confronté à la puissance irréversible de la mort.


2. Orphée refuse l’irréparable

Mais Orphée n’accepte pas cette séparation.

Il pourrait pleurer Eurydice comme le font les mortels devant la mort. Il choisit autre chose : descendre lui-même dans le royaume des morts.

C’est ce que les anciens Grecs appellent la catabase, c’est-à-dire la descente d’un vivant dans le monde souterrain.

Orphée franchit donc la porte de Ténare et descend vers le Styx. Il traverse cet espace où les vivants n'ont normalement plus accès, jusqu’à parvenir devant les souverains des Enfers : Pluton et Proserpine.

Il ne possède ni armée, ni arme, ni pouvoir politique.

Il n’a qu’une chose : sa lyre et son chant.

Et c’est précisément avec cela qu’il va tenter de vaincre la mort.

II. LE POUVOIR DU CHANT

Orphée chante devant les divinités infernales.

Son chant raconte sa souffrance, son amour et son désir de retrouver celle qu’il aime. Il ne demande pas l’immortalité pour lui-même. Il demande seulement qu’Eurydice lui soit rendue.

Son argument est simple et profondément humain : puisqu’un jour tous les hommes finiront par descendre aux Enfers, pourquoi ne pas permettre à Eurydice de retourner temporairement auprès des vivants ?

La puissance de son chant agit alors comme un véritable enchantement.

Même les puissances infernales sont émues. Ovide imagine les êtres de l’Au-delà suspendant leurs fonctions habituelles sous l’effet de la musique d’Orphée.

Le chant devient ainsi capable de franchir une frontière que les hommes considèrent normalement comme infranchissable : la frontière entre la vie et la mort.

Pluton accepte finalement de rendre Eurydice à Orphée.

Mais une condition est imposée :

Orphée devra marcher devant Eurydice sans se retourner pour la regarder avant d’avoir atteint le monde des vivants.

Une seule faute suffira à tout perdre.


III. LE REGARD QUI DÉTRUIT CE QUE L’AMOUR AVAIT RECONQUIS

Orphée remonte donc vers la lumière.

Il avance.

Eurydice le suit.

Mais le chemin est long, sombre et incertain.

Orphée ne peut pas voir celle qu’il aime. Il doit faire confiance à la parole des dieux.

Plus il approche de la sortie, plus l'espoir grandit.

Et c’est précisément à cet instant que le doute devient insupportable.

Orphée se retourne.

Il regarde Eurydice.

Et, en un instant, elle lui est définitivement retirée.

Elle retourne aux Enfers.

Orphée tente de la retenir, mais ses bras ne rencontrent que le vide. Eurydice disparaît une seconde fois.

Cette seconde mort est peut-être plus tragique que la première.

La première était accidentelle.

La seconde est provoquée par une faiblesse humaine : l’impatience, le doute, l’angoisse de perdre encore ce que l’on vient à peine de retrouver.

Orphée avait vaincu la mort par son chant ; il échoue finalement devant lui-même.

IV. APRÈS EURYDICE : ORPHÉE, LE POÈTE DU DEUIL

Orphée tente de revenir dans le monde des morts.

Il supplie le passeur du Styx de lui permettre de retourner chercher Eurydice.

Mais cette fois, aucune puissance musicale ne suffit.

Il reste plusieurs jours dans la souffrance, privé de nourriture et enfermé dans son chagrin.

Puis il revient dans le monde des vivants.

Mais il n’est plus le même homme.

Le Livre X nous montre alors une transformation essentielle : Orphée cesse d’être uniquement l’amant qui cherche Eurydice ; il devient le poète qui transforme sa douleur en parole.

Il se détourne des femmes et se consacre au chant.

Autour de lui se rassemblent les animaux, les oiseaux et les êtres de la nature.

Ovide présente ainsi un univers mystérieux où la poésie semble abolir momentanément les frontières entre l’homme, l’animal et la nature.

Orphée ne peut plus récupérer Eurydice.

Mais il peut encore récupérer quelque chose de son expérience : la mémoire.

La poésie devient alors une manière de faire survivre ce que la mort a détruit.

V. LES HISTOIRES QU’ORPHÉE CHANTE

Après son échec, Orphée raconte plusieurs mythes.

Il chante notamment des histoires d’amour, de désir, de transformation, de beauté et de souffrance : Ganymède, Hyacinthe, Pygmalion, Myrrha, Atalante et Hippomène, puis Adonis.

Le Livre X devient ainsi beaucoup plus qu’une simple histoire d’amour tragique.

Ovide fait d’Orphée une sorte de poète à l’intérieur même de son poème.

Orphée raconte des histoires qui ressemblent à la sienne : des êtres qui aiment, perdent, désirent, transforment ou sont transformés.

La métamorphose n’est donc pas seulement corporelle.

Elle devient également psychologique et artistique.

L’homme blessé devient artiste.

La souffrance devient récit.

Le deuil devient poésie.

Et la perte devient mémoire.


VI. LIVRE XI : LA MORT D’ORPHÉE

Mais le Livre XI nous rappelle une vérité terrible : même celui qui charme les hommes, les animaux et les forces de la nature ne peut pas éternellement échapper à la violence.

Orphée continue de chanter.

Mais son chant finit par provoquer la colère des femmes thraces, les Ciconiennes.

Dans la tradition racontée par Ovide, celles-ci attaquent le poète.

Elles lancent d’abord des pierres et des armes contre lui.

Mais quelque chose d’extraordinaire se produit : les objets semblent perdre leur efficacité sous l’effet de la puissance de son chant.

La pierre lancée contre Orphée tombe sans l’atteindre.

Les armes semblent hésiter.

Le chant continue donc de protéger le poète.

Mais ses adversaires comprennent qu’il faut neutraliser non pas son corps, mais sa musique.

Elles produisent alors un vacarme avec leurs cris et leurs instruments.

Le bruit couvre le chant d’Orphée.

Et lorsque sa musique ne peut plus se faire entendre, la violence reprend ses droits.

Orphée est finalement tué et son corps est démembré.

Sa tête et sa lyre sont jetées dans le fleuve.

Même après sa mort, cependant, sa tête continue de porter la mémoire de son chant.

Ainsi, le poète peut être tué ; la poésie, elle, refuse de mourir.

Le Livre XI s’ouvre précisément sur cette mort d’Orphée avant de poursuivre avec d’autres récits de métamorphoses, notamment celui du roi Midas.

VII. INTRIGUE : LE PARCOURS TRAGIQUE D’ORPHÉE

Si nous devions résumer l’aventure d’Orphée selon le schéma narratif, nous pourrions la présenter ainsi :

Situation initiale

Orphée aime Eurydice et l’épouse.

Élément perturbateur

Eurydice meurt après avoir été mordue par un serpent.

Péripéties

Orphée descend aux Enfers, charme Pluton et Proserpine et obtient le retour d’Eurydice sous condition.

Première catastrophe

Orphée se retourne avant d’avoir quitté les Enfers et perd définitivement Eurydice.

Transformation

Il revient parmi les vivants, se consacre au chant et devient le narrateur de nombreux mythes.

Dénouement

Les femmes thraces l’attaquent et le tuent.

Situation finale

Orphée disparaît physiquement, mais son chant, sa lyre et son œuvre continuent de symboliser le pouvoir de la poésie.

VIII. LES GRANDES RICHESSES DE L’ŒUVRE

1. La poésie contre la mort

Le mythe d’Orphée pose une question fondamentale :

La poésie peut-elle vaincre la mort ?

Chez Ovide, la réponse est à la fois oui et non.

Elle ne peut pas supprimer définitivement la mort.

Elle ne peut pas rendre Eurydice à la vie.

Elle ne peut même pas sauver Orphée de son propre destin.

Mais elle peut faire quelque chose d’autre : transformer la mort en mémoire.

C’est peut-être là sa véritable victoire.

2. Le regard et le doute

Le retournement d’Orphée constitue l’un des moments les plus célèbres du mythe.

Son erreur n’est pas simplement une curiosité.

Il exprime une difficulté profondément humaine : croire sans voir.

Orphée doit faire confiance.

Mais l’amour est impatient.

Il veut une preuve.

Il veut voir Eurydice.

Et ce désir de certitude détruit précisément ce qu’il voulait préserver.

3. La métamorphose intérieure

Les Métamorphoses parlent naturellement de transformations physiques : hommes changés en arbres, femmes changées en fleurs, êtres humains devenant animaux ou pierres.

Mais Orphée montre une autre forme de métamorphose :

la transformation de la souffrance en art.

L’homme qui perd devient celui qui raconte.

4. L’artiste face au pouvoir

Orphée ne possède aucun pouvoir politique.

Il n’est ni roi, ni guerrier, ni conquérant.

Pourtant, son chant agit sur les puissances infernales et sur la nature.

Ovide suggère ainsi une forme particulière de pouvoir : le pouvoir de l’art sur les sensibilités.

La force du poète n’est pas celle de l’épée.

C’est celle de la parole.

IX. APPRÉCIATION : ORPHÉE, UNE FIGURE UNIVERSELLE DE L’ARTISTE

Orphée demeure l’une des figures les plus puissantes de la littérature occidentale parce qu’il représente l’artiste confronté à ce qui le dépasse.

Il veut sauver ce qu’il aime.

Il échoue.

Mais de son échec naît une œuvre.

Et c’est peut-être ici que réside le paradoxe du poète :

il ne possède pas toujours le pouvoir de changer le monde, mais il possède celui de donner un sens à ce qui lui arrive.

Orphée ne ressuscite pas Eurydice.

Mais il fait de son amour perdu une histoire que les siècles continueront de raconter.

Son échec devient donc paradoxalement sa postérité.

Il perd Eurydice, mais il gagne l’éternité littéraire.

X. DE VIRGILE À OVIDE : QUAND UN MYTHE DEVIENT UNE MÉDITATION SUR L’ART

Le mythe d’Orphée avait déjà été traité par Virgile dans les Géorgiques.

Mais Ovide développe considérablement la dimension artistique du personnage.

Chez lui, Orphée n’est pas seulement celui qui descend aux Enfers pour rechercher Eurydice.

Il devient également celui qui, après cette catastrophe, raconte d’autres histoires.

Autrement dit, Orphée devient presque l’image du poète lui-même.

Il connaît la perte, il connaît l’impuissance, mais il transforme cette expérience en récit.

La poésie devient alors une manière de lutter contre l’oubli.

CONCLUSION

Avec les Livres X et XI des Métamorphoses, Ovide nous conduit d’un mariage à une mort, d’une descente aux Enfers à une remontée vers la lumière, puis d’un amour perdu à une naissance artistique.

Orphée voulait ramener Eurydice du royaume des morts.

Il n’y parvient pas.

Il voulait ensuite préserver son amour par le chant.

Il y parvient.

Enfin, il voudra continuer à chanter.

La violence l’en empêchera.

Mais elle ne pourra pas effacer son œuvre.

Et c’est peut-être la plus belle leçon de ce mythe :

le corps peut être détruit, la voix peut être réduite au silence, mais une œuvre véritable peut continuer à parler lorsque son auteur n’est plus là.

C’est pourquoi Orphée demeure, à travers les siècles, l’une des grandes figures de l’artiste : celui qui descend dans les ténèbres de l’existence pour en rapporter une lumière que les générations futures pourront encore regarder.

Et lorsque le chant d’Orphée s’éteint, Ovide ne ferme pas pour autant le livre.

Une autre métamorphose commence : celle du roi Midas, qui découvrira que tout ce que l’on désire n’est pas nécessairement ce qui nous rend heureux.

À suivre dans « Du Livre à l’Œuvre ».


Le Poète, Jean-Vianney Mathe Mukosa

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