DU LIVRE À L’ŒUVRE / SOPHOCLE — ŒDIPE À COLONE: Premier épisode : l’exilé devant le sanctuaire des Euménides
DU LIVRE À L’ŒUVRE
SOPHOCLE — ŒDIPE À COLONE
Premier épisode : l’exilé devant le sanctuaire des Euménides
Bienvenue dans cette nouvelle capsule de Du Livre à l’Œuvre.
Lors de notre précédente rencontre, nous avons achevé le parcours tragique d’Œdipe Roi et entrouvert la porte d’une nouvelle tragédie de Sophocle : Œdipe à Colone.
Avant de poursuivre notre découverte, faisons brièvement mémoire de ce que nous avons déjà parcouru.
I. RAPPEL : D’ŒDIPE ROI À ŒDIPE À COLONE
Dans Œdipe Roi, nous avons suivi un homme qui voulait découvrir la vérité sur la mort de Laïos.
Œdipe, roi de Thèbes, croyait chercher le meurtrier d’un ancien roi. Il découvrit finalement que le coupable qu’il poursuivait n’était autre que lui-même.
La vérité fut terrible.
Œdipe était le fils de Laïos et de Jocaste. Sans le savoir, il avait tué son père et épousé sa propre mère.
Lorsque la vérité éclata, Jocaste se donna la mort et Œdipe, anéanti, se creva les yeux.
Celui qui avait voulu voir la vérité devint aveugle.
Celui qui avait autrefois sauvé Thèbes devint celui dont Thèbes voulait se débarrasser.
À la fin d’Œdipe Roi, Œdipe demande l’exil et confie à Créon le soin de ses filles, Antigone et Ismène.
La tragédie se referme alors sur une leçon fondamentale : nul ne peut être déclaré heureux avant d’avoir achevé sa vie.
Mais Sophocle n’en a pas terminé avec son héros.
Des années passent.
Œdipe n’est plus le roi glorieux de Thèbes.
Il est désormais un vieillard aveugle, marqué par le malheur et condamné à l’errance.
Et pourtant, quelque chose a changé.
Dans Œdipe Roi, Œdipe cherchait la vérité.
Dans Œdipe à Colone, il cherche désormais un lieu où mourir.
Et c’est précisément ici que commence notre nouvelle étape.
II. UN VIEIL HOMME SUR LA ROUTE
La scène s’ouvre à Colone, un dème situé près d’Athènes.
Œdipe arrive accompagné de sa fille Antigone.
Il est vieux.
Il est aveugle.
Il est épuisé.
Mais il avance encore.
Et cette fois, Sophocle inverse profondément les rapports entre le père et la fille.
Autrefois, Œdipe était celui qui dirigeait.
Antigone est maintenant celle qui guide.
Elle devient littéralement les yeux de son père.
Elle lui décrit les lieux, l’aide à avancer et cherche pour lui un endroit où se reposer.
Cette relation entre les deux personnages donne à la tragédie une dimension particulièrement émouvante : celui qui fut autrefois le protecteur de sa famille dépend désormais de l’enfant qu’il doit lui-même protéger.
Œdipe est devenu vulnérable.
Mais il n’est pas devenu faible.
Car derrière son apparente fragilité se cache désormais une connaissance particulière de son destin.
III. LE BOIS SACRÉ
Antigone et Œdipe découvrent un endroit mystérieux.
Le vieil homme demande à sa fille de lui dire où ils se trouvent.
Antigone observe le paysage et découvre un lieu consacré aux puissances divines.
C’est un bois sacré, associé aux Euménides, les redoutables déesses que les Grecs vénèrent également sous le nom de Bienveillantes.
Le lieu est sacré.
Il ne faut pas y entrer sans précaution.
Un habitant de Colone intervient donc et avertit l’étranger qu’il se trouve dans un espace interdit.
Œdipe comprend alors que son arrivée en ce lieu n’est peut-être pas le fruit du hasard.
Il se souvient de la parole divine.
Un oracle lui avait annoncé qu’il trouverait, au terme de son exil, un lieu où sa vie s’achèverait et où sa présence deviendrait bénéfique à ceux qui l’accueilleraient.
Et soudain, le vieillard comprend quelque chose :
et si Colone était précisément le lieu que les dieux lui avaient destiné ?
Le malheureux d’Œdipe Roi commence ainsi à entrevoir une autre dimension de son existence.
L’homme que les cités ont rejeté pourrait devenir celui dont la présence apportera protection à une cité.
Le maudit pourrait devenir le bienfaiteur.
L’exilé pourrait devenir une puissance tutélaire.
Le coupable pourrait devenir, paradoxalement, celui que les dieux ont choisi.
C’est l'un des grands renversements de la pièce.
IV. ŒDIPE ET LES EUMÉNIDES
Œdipe s’adresse alors aux Euménides.
Il leur demande de l’accueillir.
Il ne vient pas en conquérant.
Il vient comme un homme qui a tout perdu.
Il est vieux, aveugle et sans patrie.
Il ne réclame plus la couronne de Thèbes.
Il ne réclame plus le pouvoir.
Il ne réclame même plus le retour à sa vie ancienne.
Il demande seulement :
un lieu où terminer son existence.
Mais sa prière possède une portée plus profonde.
Œdipe affirme que les malheurs qu’il a subis ne sont pas simplement le résultat de décisions volontaires.
Il rappelle qu’il a agi sans connaître véritablement son identité.
Il a tué Laïos sans savoir qu’il était son père.
Il a épousé Jocaste sans savoir qu’elle était sa mère.
Il a donc commis des actes terribles, mais sans intention consciente de commettre ces crimes.
Cette question devient alors centrale :
peut-on être coupable d'un acte dont on ignorait la véritable nature ?
Sophocle ne donne pas immédiatement une réponse simple.
Il nous invite plutôt à regarder Œdipe autrement.
V. UN ÉTRANGER QUI FAIT PEUR
Pendant qu’Œdipe et Antigone se trouvent dans le bois sacré, les habitants de Colone découvrent leur présence.
Ils s’inquiètent.
Qui est cet homme ?
D’où vient-il ?
Pourquoi est-il entré dans un lieu sacré ?
Et surtout :
qui est réellement cet étranger ?
La peur naît parce que les habitants sentent qu’ils ont devant eux quelqu’un dont l’identité pourrait avoir des conséquences religieuses et politiques.
Œdipe, lui, ne souhaite pas encore révéler son nom.
Il demande à rester caché.
Mais le groupe des vieillards de Colone, qui constitue le chœur de la tragédie, finit par s’approcher.
Il veut savoir qui est cet homme.
D’abord, Œdipe refuse de répondre.
Il sait que son nom porte avec lui une histoire terrible.
Dire « Œdipe », ce n’est pas simplement donner une identité.
C’est faire surgir tout un passé :
Laïos.
Jocaste.
Le Sphinx.
Thèbes.
L’inceste.
Le parricide.
L’aveuglement.
L’exil.
Le nom devient presque une condamnation.
VI. « JE SUIS ŒDIPE »
Mais le vieillard comprend qu’il ne peut plus cacher éternellement son identité.
Lorsque les vieillards demandent de quelle patrie il vient et de quelle famille il est issu, Œdipe finit par révéler son origine.
Il prononce alors le nom qui provoque l'effroi :
Œdipe, fils de Laïos.
Le chœur comprend.
L’étranger qu’il avait accueilli avec méfiance est précisément l’homme dont la réputation terrible est connue dans toute la Grèce.
La réaction est immédiate.
Le chœur veut qu’Œdipe quitte le lieu.
Pourquoi ?
Parce que les habitants craignent la souillure.
Ils ont peur d’accueillir un homme considéré comme maudit.
Œdipe se retrouve donc une nouvelle fois devant le même mécanisme qui l’a poursuivi toute sa vie :
l’homme est jugé à partir de son nom avant même que son histoire soit véritablement entendue.
Mais cette fois, Œdipe ne se tait pas.
Il défend son existence.
Il explique qu’il n’a pas commis volontairement les actes qui ont causé son malheur.
Il demande donc aux habitants de ne pas le condamner uniquement sur la réputation qui le précède.
VII. UN NOUVEL ŒDIPE
C’est ici que la différence entre les deux tragédies devient particulièrement importante.
Dans Œdipe Roi, le personnage est dominé par l'action.
Il cherche.
Il interroge.
Il accuse.
Il agit.
Il veut tout comprendre.
Dans Œdipe à Colone, il est devenu un homme de parole et de mémoire.
Il raconte son histoire.
Il la défend.
Il réfléchit sur son destin.
Et surtout, il affirme une nouvelle conscience de lui-même.
Il ne se considère plus simplement comme le monstre que les autres voient en lui.
Il dit, en substance :
J’ai souffert ; j’ai découvert la vérité ; j’ai assumé mon malheur ; mais je ne suis pas le criminel volontaire que vous imaginez.
Le vieil Œdipe commence donc à reconquérir quelque chose qu’il avait perdu avec son royaume :
sa dignité.
VIII. LE CHŒUR : LA MÉMOIRE DE LA CITÉ
Le chœur joue ici un rôle essentiel.
Dans la tragédie grecque, il n’est pas simplement un groupe de personnages secondaires.
Il représente la communauté.
Il exprime les peurs, les croyances et les interrogations collectives.
À Colone, le chœur représente donc la cité confrontée à un étranger dont le passé est chargé de malédictions.
Mais son attitude peut évoluer.
Au début, les vieillards voient en Œdipe une menace.
Progressivement, ils vont découvrir un homme qui souffre, qui connaît son destin et qui semble être arrivé à Colone sous la conduite des dieux.
Ainsi, le regard porté sur Œdipe commence à changer.
Et c’est précisément cette transformation du regard qui constitue l’un des enjeux majeurs de la pièce.
IX. INTRIGUE : DU MAUDIT AU PROTÉGÉ DES DIEUX
Si nous résumons ce premier épisode selon le schéma narratif, nous obtenons :
Situation initiale
Œdipe, vieux et aveugle, erre loin de Thèbes avec Antigone.
Élément perturbateur
Ils arrivent à Colone et pénètrent dans un bois sacré consacré aux Euménides.
Première péripétie
Un habitant découvre leur présence et leur demande de quitter le lieu sacré.
Deuxième péripétie
Œdipe comprend que cet endroit pourrait correspondre à l’oracle qui annonçait la fin de son errance.
Montée de la tension
Le chœur arrive et cherche à connaître l’identité de l’étranger.
Révélation
Œdipe révèle qu’il est le fils de Laïos.
Nouveau conflit
Le chœur, effrayé par sa réputation, veut qu’il quitte le lieu.
Enjeu
Œdipe doit désormais convaincre la communauté qu’il n’est pas simplement un homme maudit, mais un homme dont le destin pourrait avoir été voulu par les dieux.
Et c’est ici que notre premier épisode prend toute sa force.
X. RICHESSES ET APPRÉCIATION
La première richesse de cet épisode réside dans le renversement du personnage.
Dans Œdipe Roi, Œdipe perd progressivement tout ce qu’il possède.
Dans Œdipe à Colone, il semble progressivement découvrir une valeur que ni la couronne ni la puissance ne pouvaient lui donner :
la connaissance de soi.
Il a perdu ses yeux, mais il semble avoir gagné une autre forme de vision.
Il ne voit plus le monde extérieur.
Mais il comprend désormais davantage son propre destin.
Cette opposition entre aveuglement physique et clairvoyance intérieure constitue l’un des grands motifs de la tragédie.
La deuxième richesse est le rôle du lieu.
Colone n’est pas un simple décor.
Le bois sacré devient un espace de transition entre deux mondes :
la vie et la mort ;
l’exil et l’accueil ;
la malédiction et la réconciliation ;
la souffrance et l’apaisement.
Œdipe est arrivé au terme de son voyage.
Mais son véritable destin ne lui a pas encore été entièrement révélé.
XI. UNE QUESTION QUI DEMEURE
Et voilà ce qui rend cette nouvelle tragédie particulièrement fascinante.
Dans Œdipe Roi, la question était :
« Qui est le coupable ? »
Dans Œdipe à Colone, la question devient :
« Que reste-t-il d’un homme après que tout lui a été retiré ? »
Œdipe a perdu son royaume.
Il a perdu sa femme.
Il a perdu ses yeux.
Il a perdu sa patrie.
Mais il lui reste Antigone.
Il lui reste sa parole.
Il lui reste sa mémoire.
Et peut-être surtout...
il lui reste un destin que les dieux ne lui ont pas encore entièrement révélé.
Car bientôt, un personnage va entrer en scène : Thésée, roi d’Athènes.
Et avec lui, l’histoire d’Œdipe va prendre une nouvelle dimension politique et sacrée.
Mais ce n’est pas tout.
Une autre personne approche également.
Quelqu’un qui vient de Thèbes.
Quelqu’un qui connaît le passé d’Œdipe.
Quelqu’un qui veut convaincre le vieil homme de revenir.
Et cet homme n’est autre que...
Créon.
Pourquoi Créon vient-il chercher Œdipe après l’avoir autrefois laissé partir ?
Que veut-il réellement ?
Pourquoi Œdipe refuse-t-il de retourner à Thèbes ?
Et surtout, pourquoi son corps vieillissant pourrait-il devenir un enjeu pour l’avenir de deux cités ?
La réponse nous attend dans la prochaine étape de Du Livre à l’Œuvre.
Après avoir découvert l’homme qu’Œdipe est devenu dans l’exil, nous allons maintenant découvrir pourquoi son ancien royaume veut de nouveau s’emparer de lui.
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