La satire de Mathe Mukosa Jean-Vianney : La compassion est en congé
La satire de Mathe Mukosa Jean-Vianney : La compassion est en congé
Il était une fois un hôpital où les malades étaient très bien soignés.
On y soignait les fièvres, les blessures, les infections, les douleurs, les fractures et même, paraît-il, les espoirs.
Mais il y avait une maladie que personne ne savait traiter : l'humanisme.
La satire de Mathe Mukosa Jean-Vianney : La compassion est en congé
Il était une fois un hôpital où les malades étaient très bien soignés.
On y soignait les fièvres, les blessures, les infections, les douleurs, les fractures et même, paraît-il, les espoirs.
Mais il y avait une maladie que personne ne savait traiter : l'humanisme.
Cette maladie-là n'était inscrite dans aucun registre. Elle ne figurait sur aucune ordonnance. Aucun laboratoire ne proposait son dépistage. Et pourtant, elle semblait dangereusement contagieuse.
Un jour, un homme arriva devant l'hôpital.
Il venait de loin.
Très loin.
Il avait parcouru des dizaines de kilomètres pour voir son frère hospitalisé. Dans son sac, il avait quelques fruits, un peu de nourriture et surtout cette chose que les pharmacies ne vendent pas : la présence d'un proche.
Il arriva essoufflé devant la grande porte.
La sentinelle le regarda.
— Vous allez où ?
— Voir mon frère.
— Il est hospitalisé ici ?
— Oui.
— Vous avez l'autorisation ?
L'homme montra son visage.
— Je suis son frère.
La sentinelle regarda encore son visage, comme si elle cherchait un cachet administratif sur son front.
— Ce n'est pas suffisant.
— Mais il est malade !
— Je sais.
— Il a besoin de moi.
— Peut-être.
— Alors laissez-moi entrer.
La sentinelle pointa calmement le doigt vers une feuille collée sur la porte.
— Lisez.
L'homme lut :
HEURES DE VISITE : MATIN ET SOIR.
Il regarda sa montre.
— Mais je suis arrivé maintenant.
— Maintenant n'est pas l'heure.
— Je viens de très loin.
— Ce n'est pas prévu dans le règlement.
— Mon frère est gravement malade.
— Le règlement ne distingue pas les frères gravement malades des frères légèrement malades.
L'homme resta silencieux.
Il comprit alors une chose extraordinaire : dans cet hôpital, le malade avait un état de santé, mais la famille avait seulement un horaire.
Il tenta encore :
— Monsieur, laissez-moi au moins cinq minutes.
La sentinelle secoua la tête.
— Impossible.
— Pourquoi ?
— Parce que je fais respecter la loi.
— Quelle loi ?
La sentinelle désigna la feuille.
— Celle-là.
L'homme regarda la feuille.
Elle était blanche, propre, parfaitement imprimée.
Elle avait une heure d'ouverture.
Elle avait une heure de fermeture.
Elle avait même une belle police de caractères.
Elle n'avait malheureusement pas de cœur.
Nous sommes devenus très intelligents.
Nous savons fabriquer des règlements.
Nous savons les imprimer.
Nous savons les plastifier.
Nous savons les accrocher aux portes.
Nous savons même trouver des sentinelles pour les défendre.
Ce que nous avons oublié, c'est pourquoi nous les avons fabriqués.
Nous avons créé des règles pour organiser la vie et nous avons fini par organiser l'homme autour des règles.
Nous avons créé l'hôpital pour soigner le malade et nous avons parfois transformé sa porte en frontière.
D'un côté, il y a celui qui souffre.
De l'autre, celui qui vient lui apporter un peu de courage.
Entre les deux ?
Un règlement.
Et derrière le règlement ?
Une sentinelle.
Et derrière la sentinelle ?
Personne.
Personne pour demander si celui qui attend dehors a parcouru cinquante kilomètres.
Personne pour savoir s'il n'a pas de quoi payer une chambre d'hôtel.
Personne pour comprendre que, dans certaines familles, une visite n'est pas un luxe mais une obligation morale.
Personne pour se demander si cinq minutes de présence peuvent parfois faire plus de bien qu'une heure de silence.
Mais rassurons-nous : tout est parfaitement organisé.
Dans notre société moderne, la compassion aussi possède désormais un horaire.
Elle travaille le matin.
Elle revient le soir.
Entre les deux, elle prend une pause.
La souffrance, elle, peut continuer vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Mais la compassion, non.
Elle est soumise au règlement intérieur.
Il paraît même qu'un jour, un malade demanda à voir sa mère.
On lui répondit :
— Votre mère peut venir demain matin.
— Mais elle est déjà devant la porte.
— Qu'elle revienne demain.
— Elle a parcouru trente kilomètres.
— Ce n'est pas notre problème.
— Mais je suis son fils !
— Ce n'est pas notre problème.
— Je suis mourant !
Un silence.
Puis la voix administrative :
— Nous comprenons votre situation. Mais nous devons respecter les procédures.
Voilà notre grande invention contemporaine :
l'administration de la souffrance.
Et que dire du malade retenu parce qu'une facture n'est pas encore entièrement réglée ?
Là encore, notre système possède une merveilleuse logique.
Vous avez payé presque tout ?
Il reste une petite différence.
Vous avez déjà payé l'essentiel ?
Cela ne suffit pas.
Vous êtes malade ?
Très bien.
Vous souffrez ?
Nous le savons.
Vous avez besoin de rentrer chez vous ?
Nous comprenons.
Mais votre facture n'est pas encore complètement soldée.
Ainsi, même la maladie finit par avoir un compte bancaire.
On ne demande plus seulement :
« Qu'avez-vous ? »
On demande aussi :
« Combien reste-t-il à payer ? »
Le malade devient parfois un dossier.
La douleur devient une prestation.
La présence devient une autorisation.
Et la dignité, une formalité.
Nous ne sommes pourtant pas pauvres en paroles.
Nous parlons d'humanisme.
Nous parlons de compassion.
Nous parlons de dignité.
Nous parlons du serment d'Hippocrate.
Nous parlons du malade comme d'un être humain.
Mais parfois, il suffit d'arriver dix minutes trop tôt devant une porte pour découvrir que toutes ces belles paroles sont restées à l'intérieur.
La blouse blanche est propre.
La conscience, elle, mériterait peut-être parfois un lavage.
Ne soyons cependant pas injustes envers les règles.
Une règle peut protéger.
Un horaire peut organiser.
Une restriction peut être nécessaire pour préserver le repos des malades, prévenir les infections, assurer les soins ou protéger les autres patients.
Le problème commence lorsque la règle devient aveugle.
Lorsqu'elle ne sait plus distinguer l'ordre de la brutalité.
Lorsqu'elle ne sait plus distinguer la discipline de l'humiliation.
Lorsqu'elle ne sait plus distinguer une exception raisonnable d'un caprice administratif.
Lorsqu'elle oublie que derrière chaque dossier se trouve un visage.
Et derrière chaque visage, une histoire.
La véritable maladie de notre société n'est donc peut-être pas l'absence de règles.
C'est l'habitude de ne plus poser de questions sur les règles.
Nous avons appris à dire :
— C'est le règlement.
Comme si cette phrase suffisait à absoudre toute conscience.
« C'est le règlement. »
C'est le règlement qui interdit.
C'est le règlement qui retient.
C'est le règlement qui humilie.
C'est le règlement qui sépare.
C'est le règlement qui décide quand une mère peut voir son enfant.
C'est le règlement qui décide quand un frère peut soutenir son frère.
Et lorsque quelqu'un demande :
— Mais où est l'humanité ?
On répond :
— Ce n'est pas prévu par le règlement.
Alors, peut-être faudrait-il écrire une nouvelle affiche à l'entrée de nos hôpitaux.
Elle serait beaucoup plus courte.
Elle ne préciserait ni l'heure d'ouverture ni l'heure de fermeture.
Elle dirait simplement :
«ICI, LE RÈGLEMENT EST AU SERVICE DE L'HOMME.
SI LE RÈGLEMENT HUMILIE L'HOMME, IL FAUT REVOIR LE RÈGLEMENT.»
Et en dessous, une dernière phrase :
«La maladie n'attend pas l'heure de visite.
Pourquoi l'humanité devrait-elle l'attendre ?»
Ce jour-là, peut-être, nous aurons enfin compris que soigner un homme ne consiste pas seulement à traiter son corps.
C'est aussi refuser de lui faire perdre sa dignité au moment même où il est le plus vulnérable.
Auteur : Mathe Mukosa Jean-Vianney, «Le Scandale du Siècle», Oicha, UNIO.

Commentaires
Enregistrer un commentaire